Ce que vieillir nous apprend sur nos mères
Article VEP #11
En 2026, les « Vieilles en puissance » reprennent du service avec une série d’articles consacrés aux sujets qui nous tiennent à cœur : les femmes et l’argent, l’âgisme, le travail, la culture et l’art. Et aujourd’hui, on avait envie de vous parler d’un livre et du thème de la relation des filles à leur mère.
La relation d’une fille avec sa mère, c’est rarement simple. Combien de femmes ont une relation plus apaisée avec leur grand-mère qu’avec leur mère ? Combien disent « c’est compliqué » avec un petit soupir plein de sous-entendus, qui dit l’amour, le reproche et/ou l’impossibilité de trancher ? La mère est la première personne importante de nos vies, celle qui nous a donné la vie, et pourtant c’est souvent avec elle que le lien est le plus chargé, le plus ambivalent, le plus difficile à démêler. Trop proche ou trop lointaine. Trop présente ou pas assez. On l’aime et on lui en veut. On lui ressemble et on s’en défend.
Soldates et / ou victimes du patriarcat
Il y a deux grandes figures de mères que les filles portent en elles, ou préfèrent rejeter. Ou disons deux pôles entre lesquels il existe un million de variations. D’abord, la mère soldate du patriarcat, celle qui surveille les corps (« tu n’aurais pas un peu grossi ? »), contrôle l’apparence, transmet sans le vouloir la honte et le manque d’estime de soi, enseigne la compromission comme art de vivre, celle, aussi, qui jalouse parfois la fille qui s’en est davantage affranchie, lui envie ses amours, son argent, sa liberté. Ensuite, il y a la mère victime du patriarcat, celle qui fait tout à la maison, se fait maltraiter par les hommes, s’appauvrit après une séparation ou se sacrifie jusqu’à l’os, celle qui a subi les violences, les injustices, la grande précarité.
Ces deux figures ne s’excluent pas. Parfois, elles peuvent coexister dans la même personne.
C’est le point de départ de Pardonner à nos mères de Claire Richard, un essai féministe paru dans la collection Les Renversantes dirigée par Victoire Tuaillon. À travers une enquête auprès de 150 femmes et un récit intime, Richard déploie un concept forgé il y a cinquante ans par la poète et féministe Adrienne Rich : la matrophobie. La peur des filles de devenir comme leur mère. Ce serment secret, murmuré en la regardant vivre, bien des filles l’ont fait.
La matrophobie peut prendre plusieurs formes. Rejet brutal, distance affective, culpabilité sourde, admiration mêlée de crainte. On voit dans sa mère ce qu’on ne veut pas devenir, tout en lui reprochant de n’avoir pas été autrement. L’autrice refuse la seule grille psychanalytique pour en rendre compte. La psychanalyse, dit-elle, manque d’historicité, se tient trop à l’écart du réel. On ne peut pas comprendre la relation mère-fille sans la notion de famille comme institution, sans les théories du genre. Pour de nombreuses filles, leur mère est celle à travers qui les contraintes patriarcales ont été transmises. Et il est bien plus simple de rejeter sa mère que de voir, au-delà d’elle, les forces qui agissent sur elle.
La femme qu’on ne veut pas devenir
Ma propre mère appartenait à la seconde figure. Viols, violences économiques, divorces, maternité solo, don de soi et appauvrissement, grande précarité en fin de vie, dépression, violences médicales … elle avait subi et encore subi. Dans un article intitulé « Je ne veux pas être une vieille pauvre », j’ai raconté comment mon engagement sur le travail et l’argent des femmes vient de ce que fut sa vie — minimum vieillesse, angoisse quotidienne, maltraitance administrative. Voir ça fait quelque chose aux filles. Cela peut engendrer de la culpabilité.
Très tôt, j’ai su que je ne voulais pas lui ressembler. Et pourtant, très tôt aussi, je me suis retrouvée dans une position d’aidante, un peu la mère de ma mère. Je m’en sentais responsable. Je m’en voulais de ne pas être assez présente, assez généreuse, assez disponible. La position d’aidante est éprouvante pour cela, parce qu’on n’en fait jamais assez et qu’on se déteste soi-même. Le même besoin de liberté face à ceux qu’on aime et dont on se sent responsable. La même culpabilité, des deux côtés.
Vieillir, c’est commencer à assembler ces pièces autrement
On se met à ressembler à sa mère. C’est elle qu’on voit dans le miroir. Et les pièces du puzzle s’assemblent différemment. On comprend sa relative impuissance, non comme un défaut de caractère, mais comme le résultat de ce qui s’est abattu sur elle. Parfois, on mesure à quel point on l’a soumise, comme toutes les mères, à des standards impossibles. Depuis si longtemps, on accuse les mères d’être insuffisantes, trop présentes ou pas assez, étouffantes ou désinvesties. Ce mother blame pèse aussi sur les filles. Nous intériorisons l’idéal d’une mère toujours patiente, disponible, aimante. Nous ne pouvons qu’être déçues par l’écart avec la réalité.
Il n’est pas obligatoire de pardonner, dit Claire Richard. Certaines mères ont produit ou reproduit trop de violence pour que ce soit seulement envisageable. Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est « digérer » les ressorts de la relation, comprendre ce qui s’est joué, pour ne plus se retourner cette haine contre soi-même.
Le patriarcat éloigne les filles des mères. Et la perte ou la mauvaise qualité de ce lien est « la grande tragédie des femmes. »
Ma mère est morte cette année. Je lis ce livre après sa mort, et j’aurais voulu pouvoir en parler avec elle. Pour avoir moins honte de ma distance, et moins peur de ma ressemblance avec elle. Je l’aime toujours plus. Et je vais commencer à accepter de lui ressembler.


