Les hommes sont des Femmes comme les autres
Article VEP #12
En 2026, les « Vieilles en puissance » ont repris du service avec une série d’articles consacrés aux sujets qui nous tiennent à cœur : les femmes et l’argent, l’âgisme, le travail, la culture et l’art.
On nous a longtemps expliqué, à nous les filles et les femmes, que « les Hommes », avec un grand H, désignaient tout le monde, que l’humanité entière tenait dans ce masculin générique. Les droits de l’Homme, c’était pour nous aussi. Les grandes découvertes de l’Homme, on était censées s’y reconnaître. Le Musée de l’Homme, pareil. On a appris à se glisser dans une langue qui ne nous avait pas prévues explicitement, et à avaler toute impression de ne pas être complètement incluses dans ce mot-là.
Eh bien, chez Vieilles en puissance, on retourne le gant. Quand on parle des vieilles, d’une certaine manière, on parle aussi de tout le monde. Le féminin peut parfaitement être universel. Après tout, les hommes sont des femmes comme les autres.
Ce n’est pas une provocation, enfin si, un peu, mais une provocation qui a du fond. Car ce renversement n’est pas arbitraire. Il repose sur une intuition que l’écrivaine Ursula K. Le Guin avait formulée avec une acuité remarquable dans son essai Space Crone (1976). Si l’on devait choisir un représentant de l’humanité entière pour l’envoyer dans l’espace à la rencontre d’extraterrestres, ce ne serait ni un chef d’État, ni un prix Nobel, ni un militaire de haut rang (des hommes). Ça devrait plutôt être une vieille femme, explique-t-elle. Parce qu’elle seule aurait traversé toute la condition humaine, la puberté, la maternité, la ménopause, la perte, le deuil, la renaissance, l’amour, l’injustice, la ténacité. Elle incarne ce que nous sommes tous, au fond, des êtres de changement. Elle a écouté les autres. Elle a pris soin d’eux. Elle a lu leurs histoires (et si les hommes lisaient comme les vieilles, le monde irait mieux). Elle s’est adaptée.
Or c’est le changement qui caractérise l’universel de la condition humaine. La vieille est l’universel donc.
Le patriarcat blesse aussi les hommes
On entend parfois des voix masculines s’agacer des discours féministes, comme si ces discours les excluaient ou les attaquaient. Mais le patriarcat n’a jamais été un système doux pour ceux qui y vivent, pour les hommes qui ne cochent pas les bonnes cases (marginalisation) comme pour ceux qui les cochent (pression).
Le garçon qui pleure en public et se fait rappeler à l’ordre. L’homme qui veut prendre un congé parental et se heurte au regard de ses collègues. Celui qui vieillit à qui on ne propose pas de récit. Celui dont le corps change, qui grossit, qui flanche, et qui n’a aucun espace pour en parler. Celui qui a été élevé dans la performance et qui s’effondre en silence faute d’avoir appris à formuler ce qu’il ressent. Celui qui n’a pas d’ami.e à qui exprimer sa vulnérabilité.
Ces hommes-là sont victimes d’une injonction à la solidité, à la maîtrise, à l’imperméabilité. Le patriarcat a assigné aux hommes un rôle aussi contraignant qu’aux femmes, juste différemment valorisé.
Le double standard vs la chute de la falaise
Susan Sontag l’a bien expliqué : le vieillissement est soumis à un double standard. Un homme aux tempes grisonnantes gagne en prestige, en charme, en autorité. Une femme aux cheveux gris est sortie du jeu, du marché de la séduction, souvent du marché du travail, parfois du regard tout court. Le sexisme et l’âgisme s’additionnent pour les femmes d’une manière qui n’a pas d’équivalent masculin. C’est documenté. Et nous continuerons à le nommer.
Mais il faut regarder ce double standard de plus près. Le vieillissement masculin n’est valorisé que sous conditions, l’argent et le pouvoir. Les tempes grisonnantes « qui font bien », c’est celles du cadre dirigeant, du patron respecté, de l’homme dont le pouvoir économique ne fait que croître avec les années. Quand ce n’est pas le cas, quand l’homme vieillit sans capital, sans statut, sans ascension, ce n’est pas tellement plus facile pour lui de vieillir.
Et puis il y a la retraite. Pour beaucoup d’hommes, elle ressemble à une chute de falaise. Du jour au lendemain, plus de titre, plus de rôle, plus de raison de se lever le matin. Toute une identité construite sur le travail, le prestige, la place dans la hiérarchie. Et soudain, rien.
Les femmes, paradoxalement, y sont parfois mieux préparées, parce qu’elles ont souvent déjà traversé des pertes d’identité antérieures : la pénalité maternelle, les années de travail invisible, les renoncements professionnels, tout un tas de petites chutes ... Beaucoup ont investi d’autres identités (mère, aidante, pilier du lien) qui survivent à la fin de la vie professionnelle.
Et si le féminin était pour tout le monde ?
Ces questions de langue et d’inclusion ne sont pas des détails militants. Elles expriment des questions fascinantes. Qui est l’universel ? Qui a le droit de l’incarner ? Pendant plusieurs siècles, on a répondu : l’homme. Le masculin générique était censé porter toute l’humanité sur ses épaules. En réalité, il ignorait largement le féminin. Les femmes devaient se glisser discrètement dans cet « universel » en singeant le masculin.
Retourner ce gant, même symboliquement, révèle à quel point le choix du générique n’est jamais neutre. Il dit quelque chose de ce qu’une société considère comme central, comme représentatif, comme normal. En choisissant le féminin comme universel, nous nous demandons si ce n’est pas la vieille, avec toute son expérience du changement, de la perte et de la réinvention, qui incarne le mieux ce que nous traversons tous.
Alors oui, Vieilles en puissance accueille aussi les hommes. Et puis les conversations les plus intéressantes commencent souvent là où les catégories commencent à se fissurer.



