Ménopause, l’angle mort du cinéma
Article VEP #8
En 2026, les « Vieilles en puissance », reprennent du service avec une série d’articles consacrés aux sujets qui nous tiennent à cœur : les femmes et l’argent, l’âgisme, le travail, la culture et l’art.
La ménopause n’est pas un événement rare ou marginal. C’est une étape biologique qui concerne la moitié de l’humanité. Et pourtant, sur les écrans, elle est fantomatique. Quand elle apparaît, elle est souvent déformée, tournée en dérision ou réduite à quelques clichés éculés. Une étude récente du Geena Davis Institute sur le cinéma américain permet de mesurer à quel point la ménopause est invisible.
Dans l’imaginaire collectif, franchir la cinquantaine, c’est acquérir le pouvoir de … disparaître. Il y a presque 25 ans, en 2002, j’ai vu un documentaire intitulé Searching for Debra Winger, réalisé par Rosanna Arquette. Il partait d’une question simple : pourquoi l’actrice Debra Winger, superstar dans les années 1980, avait-elle « disparu » d’Hollywood au sommet de sa carrière ? À travers une série d’entretiens avec de grandes comédiennes, le documentaire mettait au jour les pressions spécifiques qui pèsent sur les femmes dans l’industrie du cinéma, entre exigences professionnelles, attentes familiales et raréfaction des rôles. Ce film m’avait beaucoup marquée. Il n’a hélas pas pris une ride. Le Geena Davis Institute a analysé des films à succès sortis entre 2009 et 2024 mettant en scène des femmes de plus de 40 ans. Le verdict est sans appel : sur 225 films étudiés, seuls 6 % mentionnent la ménopause. Et lorsqu’elle est évoquée, il s’agit le plus souvent d’une blague en passant.
Cette absence n’est pas neutre. Elle participe à maintenir la ménopause dans une zone honteuse et secrète. Le même rapport souligne un autre déséquilibre frappant : les personnages masculins de plus de 40 ans sont définis par leur métier dans 72 % des cas, contre 53 % pour les femmes. Ces dernières sont plus souvent ramenées à leur rôle de mère ou à leur apparence physique. Autrement dit, le récit continue de dire aux spectatrices que leur valeur sociale s’érode avec l’âge. On ne parle pas de ménopause mais on nous fait quand même comprendre que passer 50 ans, c’est perdre sa désirabilité.
Quand Hollywood préfère la blague
Quand Hollywood se décide enfin à montrer la ménopause, le traitement est caricatural. Le Geena Davis Institute a identifié quatorze films où elle est explicitement mentionnée. Douze sont des comédies. Le sujet y sert surtout de ressort humoristique, rarement de matière narrative sérieuse. On y voit deux figures qui dominent.
- La première est celle de la « meno-rage », cette idée selon laquelle toute colère féminine à cet âge serait d’origine hormonale. Le procédé est efficace pour faire rire, mais il a pour effet de délégitimer les émotions des personnages féminins. (Et en plus, on nous a déjà fait le coup de la décrédibilisation avec les règles).
- La seconde caricature associe la ménopause à la fin de la désirabilité. Le récit suggère que la valeur sociale et sexuelle d’une femme s’arrête net avec sa fertilité. Ce message, répété film après film, façonne les attentes collectives.
Même les symptômes physiques sont rarement traités avec sérieux. Les bouffées de chaleur ou les variations de libido deviennent des gags. Les femmes de plus de 40 ans sont deux fois plus susceptibles que les hommes d’être montrées dans des intrigues centrées sur la chirurgie esthétique ou sur des remèdes magiques pour rajeunir. Le corps féminin vieillissant est un problème à corriger.
Le cinéma français entrouvre un peu la porte
En France, on ne va pas se mentir, la représentation des femmes qui vieillissent n’est pas radicalement différente. On parle aussi du « tunnel de la comédienne de 50 ans ». Les comédiens hommes vieillissent à l’écran tandis que leurs partenaires féminines finissent par avoir 20, 30 voire 40 ans de moins qu’eux. Beaucoup d’actrices décrivent la période de la mi-vie comme un désert professionnel. Les rôles se raréfient. Parfois (mais en fait, c’est plutôt rare), elles trouvent plus tard quelques rôles de grands-mères quand elles dépassent la soixantaine.
Le film « Aurore » (2017) de Blandine Lenoir fait figure d’exception. Porté par Agnès Jaoui, il suit une femme qui traverse simultanément plusieurs secousses : perte d’emploi, annonce d’un futur petit-enfant et premiers signes de la ménopause. Le film ne transforme pas cette étape en gag permanent. Il tente de montrer le chamboulement que vivent de nombreuses femmes à ce moment de leur vie. Dans ce film, beaucoup de place est donnée à la solidarité féminine. Le personnage principal tâtonne, doute, se met en colère, puis avance. Le corps de la femme mûre n’est ni dissimulé ni ridiculisé. Il est un territoire à réapprivoiser.
Les séries, laboratoire d’un nouveau récit
Si le cinéma avance lentement, les séries télévisées offrent un terrain d’expérimentation un peu plus ouvert. Leur format plus long permet de développer des personnages féminins complexes après 50 ans. Plusieurs exemples récents montrent que quelque chose bouge.
La série And Just Like That (la suite de Sex and the City) est critiquée pour ses clichés (et elle est nettement moins bonne que Sex and the City) mais elle a néanmoins joué un rôle pionnier. Le personnage de Samantha y parle ouvertement de ses traitements hormonaux. Une scène la montre entourée d’autres femmes échangeant sur leurs bouffées de chaleur. Pour beaucoup de spectatrices, c’était la première fois que la ménopause était abordée sans chuchotement dans une œuvre grand public.
La série israélienne Hamishim-Cinquante va plus loin. Elle suit une scénariste en pleine ménopause qui tente de vendre sa propre série tout en cherchant à relancer sa vie sexuelle. Le ton est caustique, parfois cru, mais le personnage reste pleinement sujet de sa vie. La ménopause y apparaît comme une période de recomposition, pas comme un point final.
Dans la saison 4 de The Crown, la reine Elizabeth II et Margaret Thatcher sont décrites par le mari de Thatcher comme « deux ménopausées ». La remarque se veut méprisante, mais la série montre deux femmes au sommet du pouvoir politique. Libérées des enjeux de maternité, elles gouvernent, décident, affrontent des crises majeures. La ménopause devient ici un mot utilisé pour rabaisser des femmes puissantes, ce qui dit plus de choses sur le monde hostile dans lequel ces femmes doivent évoluer que sur leur ménopause.
On en redemande
Les quelques représentations qui apparaissent répondent à une attente claire du public. Une enquête intégrée au rapport du Geena Davis Institute montre que 67 % des adultes jugent important de voir la ménopause représentée de manière réaliste à l’écran. Pour 21 % des hommes et des jeunes femmes, les films et les séries constituent la première source d’information sur le sujet.
Les spécialistes interrogés par le Geena Davis Institute insistent sur la nécessité de changer de cadre narratif. Pendant longtemps, la ménopause a été racontée presque exclusivement sous un angle médical, focalisé sur les symptômes et les pertes. Ce prisme produit des histoires pauvres et répétitives. Un regard plus socioculturel permet de montrer autre chose : les recompositions professionnelles, les transformations du couple, les nouvelles formes de liberté ou de contrainte qui apparaissent à ce moment de la vie.
Plusieurs pistes émergent déjà dans les œuvres les plus récentes. L’humour peut jouer un rôle utile quand il normalise l’expérience au lieu de la tourner en ridicule. La diversité des trajectoires commence aussi à apparaître, même si elle reste limitée. Toutes les femmes ne vivent pas la ménopause de la même façon selon leur milieu social, leur origine ou leur état de santé. Le cinéma grand public n’en montre encore qu’une infime fraction.
Ce qui se joue ici dépasse largement la question d’un symptôme biologique. La représentation de la ménopause touche à la place des femmes vieillissantes dans l’espace social. Tant que la fiction continuera à les faire disparaître ou à les réduire à des blagues hormonales, elle entretiendra l’idée que leur rôle diminue avec l’âge.
Les signaux de changement existent pourtant. Le succès de certaines séries internationales ou les travaux du Geena Davis Institute montrent qu’un autre récit est possible, dans lequel la cinquantaine n’est ni une punchline ni une sortie de scène, mais une période de transformation pleine de contradictions, de tensions et parfois de nouvelles marges de manœuvre.
La question n’est pas seulement de montrer davantage la ménopause. Elle est de la raconter autrement, avec la même complexité narrative que celle accordée depuis longtemps aux parcours masculins. Tant que cette étape de vie restera coincée entre silence et caricature, l’écran continuera de produire de l’invisibilité sociale bien réelle.




Merci pour cet état des lieux si utile sur la représentation des femmes et de la ménopause au cinéma. Je vais choisir de voir le verre à moitié plein : ça progresse, ça avance. Même si c'est lent. Il y a encore un boulot dingue à faire pour modifier l'idée qu'on se fait d'une femme ménopausée, également dans le monde du travail où nous sommes souvent vues comme périmées. Plus nous serons nombreuses et nombreux à oeuvrer, mieux ce sera !