Pourquoi je ne me souviens de rien (et d’autres de tout)
Article VEP #9
En 2026, les « Vieilles en puissance », reprennent du service avec une série d’articles consacrés aux sujets qui nous tiennent à cœur : les femmes et l’argent, l’âgisme, le travail, la culture et l’art.
Je ne suis pas hypermnésique. C’est une litote. J’ai très peu de souvenirs de mon enfance et il y a des événements relativement récents dont je n’ai absolument aucune trace. C’est toujours frappant de se comparer aux personnes qui, elles, se souviennent de tout : les dates, les lieux, les phrases exactes prononcées il y a quinze ans. Moi, j’écoute ces récits avec un mélange de fascination et d’incrédulité.
Quand je raconte que je suis allée quelque part et qu’on me demande les noms précis des lieux — le restaurant, la rue, le village exact — je suis souvent incapable de répondre. Ce qui doit parfois laisser penser à mon interlocuteur que je n’y ai jamais mis les pieds. J’y étais mais les détails nominaux se sont évaporés en route.
L’hypermnésie et l’absence d’abstraction
À propos d’hypermnésie, je repense souvent à la nouvelle de Borges, « Funes ou la Mémoire ». Ireneo Funes, après un accident, se met à se souvenir de tout, absolument tout. Chaque feuille, chaque nuage, chaque seconde vécue. Sur le papier, cela ressemble à un super-pouvoir. Dans le texte, c’est tout l’inverse. Parce que Funes n’oublie rien, il est incapable d’abstraire. Impossible pour lui de voir des catégories, des ensembles, des idées générales. Il est noyé dans les détails. Borges suggère quelque chose de profondément contre-intuitif : oublier n’est pas une faiblesse, c’est la condition même de la pensée.
Je trouve cette idée très consolante. Globalement, plus on se souvient de tout dans le détail, moins on est porté vers la « big picture ». Le cerveau saturé d’informations trop fines a plus de mal à prendre de la hauteur. Or moi, j’aime la big picture, les schémas d’ensemble, les tendances de fond, les idées abstraites. Peut-être que mon cerveau a fait un choix implicite : sacrifier le détail pour garder la vue d’ensemble. Je ne sais pas si c’est scientifiquement exact, mais ça me plaît.
La création de souvenirs obéit beaucoup à un effet d’âge
Il y a aussi probablement un effet d’âge dans tout cela. Ce que l’on vit, lit ou regarde à l’adolescence et au début de l’âge adulte laisse une empreinte disproportionnée. Parce que le cerveau, à ce moment-là, est encore en train de configurer ses circuits principaux. L’autre jour, j’en ai eu une démonstration assez spectaculaire.
J’ai revu, après plus de trente ans, les premiers épisodes de la série ER (Urgences), après avoir regardé quelques épisodes de la série The Pitt avec l’acteur Noah Wyle, qui a joué le Dr Carter dans ER, pour le plus grand bonheur de toute une génération. J’ai donc eu envie de revoir sa bouille jeune. L’intégralité d’ER étant disponible sur Netflix, j’ai cédé à la tentation. Bref. Je lance les épisodes de 1994 (oui, 1994… j’ai pris un petit coup existentiel au passage). Et là, phénomène étrange : je me souvenais de presque tout, des intrigues, des scènes, des personnages, parfois même de certaines répliques. Alors que cela fait plus de trente ans que je les avais vus.
Pourquoi une mémoire si intacte ? Parce que j’avais 16 ans quand je les ai regardés. À cet âge-là, tout s’imprime plus fort. Le cerveau est plus disponible, plus attentif aussi — même quand on croit rêvasser. Les premières grandes fictions qu’on aime, les premières musiques qu’on écoute en boucle, les premières émotions narratives fortes… tout cela s’inscrit profondément. Ensuite, la vie continue, mais la trace mnésique n’est plus la même.
Alors, quand on dit qu’en vieillissant on accumule des souvenirs, est-ce vraiment vrai pour tout le monde ? Je n’en suis pas sûre. Si l’on garde surtout les souvenirs « madeleine de Proust » de l’enfance, de l’adolescence et des années de la jeunesse et que l’on oublie une grande partie de ce qui vient après, alors on n’a pas forcément beaucoup plus de souvenirs à 50 ou 60 ans qu’à 25.
En ce qui me concerne, j’ai même l’impression que je me souviens de moins en moins. Mes facultés cognitives globales ne semblent pas trop altérées, malgré la périménopause : je lis, j’écris, je travaille, je raisonne sans difficulté particulière. En revanche, quand il s’agit d’accumuler de nouveaux souvenirs, je sens une dégradation nette. Les journées passent vite. Et beaucoup de choses ne laissent aucune trace durable.
Pour mémoriser, encore faut-il prêter attention
Pour qu’un souvenir se forme, il faut d’abord que le cerveau prête attention à ce qui se passe. L’attention agit un peu comme un projecteur : elle signale au cerveau quelles informations méritent d’être traitées et conservées. Quand nous sommes attentifs, certaines régions du cerveau, notamment le cortex préfrontal, qui dirige l’attention, et l’hippocampe, qui fabrique les souvenirs, travaillent ensemble pour transformer une expérience en trace durable. Mais si notre attention est dispersée, si nous pensons à autre chose ou si nous sommes constamment interrompus, l’information reste superficielle et ne passe pas ce cap. Elle circule brièvement dans la mémoire à court terme, puis disparaît.
Or, à la mi-vie, beaucoup de choses jouent souvent contre cette attention : nous fonctionnons davantage en pilote automatique, nous répétons beaucoup de routines, et la charge mentale augmente avec les responsabilités professionnelles, familiales et logistiques. Tout cela mobilise une grande partie de notre attention disponible. Nous vivons toujours autant de choses, mais nous sommes parfois moins présents au moment où elles se produisent, et elles laissent donc moins de traces durables dans la mémoire. Les personnes qui vivent des changements de vie radicaux (divorce, déménagement, reconversion, maladie), elles, sont davantage susceptibles de former de nouveaux souvenirs.
Quant à moi, je suis très souvent dans la lune. Mon attention est fragmentée, sollicitée de partout, happée par mille choses. La mémoire préfère la présence pleine. Elle aime qu’on s’arrête, qu’on regarde vraiment, qu’on écoute. La mienne fait donc un tri sévère…
Peut-être que cela permet de repartir avec une page presque blanche ? Peut-être est-ce une forme de jeunesse intérieure que de ne pas être écrasée par l’accumulation ? Il est probable que nous avons tendance à surestimer le rôle de la mémoire autobiographique dans la continuité du soi. Nous sommes aussi faits de nos habitudes, de nos valeurs, de nos manières de voir le monde et de nos réflexes émotionnels. La cohérence personnelle tient autant à une forme de style qu’à l’archive de nos souvenirs. Vieillir, c’est accumuler et oublier.
Vive la nouveauté !
Mais soyons honnêtes : il y a aussi un petit (gros) regret. Celui d’oublier des expériences que j’ai pourtant appréciées sur le moment. Des voyages. Des conversations. Sur le coup, c’était là, vivant, intense. Et puis plus rien, comme si une partie de ma propre vie s’était effacée. Nous sommes en partie la somme de nos souvenirs. Si nos morts n’existent plus que dans les souvenirs mais qu’il y en a peu, alors leur disparition est encore plus radicale et rapide !
Peut-être que la solution consiste à se secouer pour créer de nouveaux souvenirs. Ils se forment surtout quand quelque chose est nouveau, inattendu, différent de la routine. Pour cela, il n’y a pas vraiment d’âge. Ce qui imprime la mémoire, ce sont les premières fois, les changements, les expériences qui réveillent l’attention. Peut-être que mon vrai défi n’est donc pas de regretter ce que j’oublie, mais d’éviter de m’installer trop confortablement dans la répétition du même. J’ai des tendances assez fortes à la sédentarité, à la solitude choisie, à la tranquillité. Rien de tout cela n’est mauvais en soi. Mais si je veux que de nouvelles images s’impriment dans ma mémoire, il me faut aller chercher des situations, des rencontres nouvelles. Multiplier les premières fois.



Article passionnant : je valide les hypothèses !
Impossible de me souvenir du menu choisi au restaurant il y a moins de 15 jours le 1er avril bien que ce dîner était pour nos vingt ans de mariage !
Il y a un côté frustrant, inquiétant à la prise de conscience que j’ai oublié ce que j’avais mangé, pourtant excellent.
Et en même temps, me rappeler de tout, il y a trop de choses donc sélection : l’ambiance, le lieu, le moment à deux, plut important dans le souvenir que dans l’assiette, même pas 15 jours après.
Je ressens exactement la même chose Laetitia, c'est fou, je me suis reconue dans chaque paragraphe. Briser la routine, renouveler les premieères fois sont des déclencheurs de mémorisation très puissants : je me souviens très très bien de nombreux moments / noms de gens / noms de lieux de notre tour du monde familial de 2014-2015 (j'avais 39 ans au retour). Mais j'oublie tellement d'autres choses (notamment avec la périménopause quand je vais dans une pièce sans me rappeler pourquoi j'y suis venue ahah). Et je crois que c'est préférable en fait ne pas se souvneir de tout, je préfère ne pas être hypermnésique. Un immense merci pour cet article.