Vieillir, c’est se libérer des injonctions ? Vraiment ?
Article VEP #13
En 2026, les « Vieilles en puissance » ont repris du service avec une série d’articles consacrés aux sujets qui nous tiennent à cœur : les femmes et l’argent, l’âgisme, le travail, la culture et l’art.
Depuis quelques années, on voit se multiplier les médias, les comptes Instagram, les newsletters et les influenceuses qui parlent de ménopause, de vieillissement et de vieillesse. C’est presque réjouissant d’arriver au moment « fatidique » de la mi-vie en étant mieux accompagnée que ne l’ont été nos aînées qui ont traversé un désert médiatique et un tabou infranchissable.
Pendant longtemps, ces sujets étaient invisibles. La ménopause n’existait pas dans l’espace public. Le vieillissement des femmes non plus. Aujourd’hui, des espaces et des récits nouveaux se construisent. Certains de ces médias — Mesdames média co-créé par Maïtena Biraben, ou J’ai piscine avec Simone de Sophie Dancourt, pour ne citer que ceux-là — sont remarquables. Ils comblent un manque évident tant les femmes de plus de 50 ans restent sous-représentées dans les médias et à la télévision. Il y a le « tunnel de la comédienne de 50 ans » qui fait qu’après un certain âge, les rôles disparaissent et les femmes qui vieillissent sont invisibilisées.
Bref, pour une fois qu’il y a une bonne nouvelle et quelque chose qui semble clairement progresser, ne boudons pas notre plaisir.
Tous ces contenus veulent offrir, dans une société jeuniste qui déteste le vieillissement et où les jeunes femmes, parfois dès 20 ans, sont déjà tétanisées à l’idée de prendre une ride, une vision positive et « empouvoirante » du vieillissement. C’est salutaire. Cela fait contrepoids. Cela rééquilibre un imaginaire collectif saturé de jeunesse éternelle, de peau lisse et de performance esthétique.
Mais il y a un MAIS… (vous vous y attendiez, n’est-ce pas ?)
Libération… ou nouvelle injonction ?
Derrière la promesse de libération — libération des injonctions, du regard social, des normes de beauté et de jeunesse — se dessine une nouvelle injonction à être « libérée ». C’est autour de cette tension que s’organisent aujourd’hui beaucoup de discours sur la ménopause et le vieillissement.
Tout d’un coup, on serait capable de dire non aux fâcheux, de refuser de faire ce qu’on ne veut pas faire, de trouver du temps libre, de dire merde, de s’aimer en n’ayant que faire des diktats de beauté, etc etc. Comme si on pouvait devenir indifférente au regard des autres et détachée des normes sociales.
Le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas toujours vrai, que ça dépend et que ce n’est pas si simple.
D’abord, on ne vieillit pas toutes pareillement. Ensuite, ça dépend des jours. Enfin, on reste toujours soi, avec ses contradictions et ses « syndromes » persistants. Par exemple, à 47 ans, je suis toujours une « bonne élève », alors que ça fait presque 30 ans que j’ai passé mon bac. Je sais, ça fait mal à écrire...
Autre exemple : j’ai passé beaucoup d’années entre anorexie et bigorexie (l’addiction au sport) et j’en ai effectivement marre de détester mon corps. Mais alors que j’ai fait des progrès dans ma tête, les changements hormonaux brutaux de la périménopause me balancent des transformations physiques pas faciles à digérer, notamment un supplément « bourrelets » que je n’ai pas commandé. Et cela annule en partie le travail psychique que les années m’ont aidé à accomplir.
Ce n’est pas une trajectoire linéaire. Il n’y a pas de progression continue vers la sérénité. Je suis toujours moi avec une alternance de petites victoires et de petites défaites…
Le luxe de dire « non » n’est pas offert à tout le monde
Oui, à 50 ans, certaines femmes sont plus installées dans leur carrière. Elles ont plus d’autonomie, plus de marge de manœuvre, parfois plus de pouvoir économique. Elles peuvent choisir leurs conditions de travail, refuser certains environnements, négocier davantage. C’est vrai pour certaines. Et cela aide effectivement à dire non à des choses qu’on ne veut plus.
Mais d’autres femmes, hélas nombreuses, vivent une réalité différente. Certaines se sont reconverties. D’autres subissent encore le coût de la pénalité maternelle. D’autres encore affrontent désormais la pénalité ménopausique et un âgisme brutal. Pour celles-là, ce n’est pas si facile de se sentir « libérées, délivrées ». Il y a des jobs qu’il faut accepter quand ils existent encore, des chefs ou cheffes tyranniques, des tâches pénibles, une subordination parfois infantilisante et une contrainte économique forte.
Dire « je m’en fiche » n’est pas franchement une option réaliste…
On ne va pas se mentir, vieillir avec de l’argent, cela n’a rien à voir avec vieillir sans. On reste « plus jeune plus longtemps » quand on a de la sécurité matérielle. Mais c’est moins évident pour celles qui vivent des ruptures, des coups durs, des périodes de chômage ou des situations « ni en emploi ni en retraite ». Dans cette note pour la Fondation des femmes, nous avions montré que le « coût de la séniorité » est particulièrement élevé pour les femmes.
Bref, mieux s’aimer, c’est une conquête progressive, le plus souvent incomplète. Certaines femmes y arrivent mieux que d’autres. Il n’y a pas de transformation magique liée à l’âge.
Les courbes du bonheur vs le réel vécu
C’est vrai, les courbes du bonheur montrent des tendances intéressantes. On entend souvent l’idée que les gens deviendraient plus aptes au bonheur en vieillissant. D’ailleurs, il est amusant de constater que mon âge actuel, 47 ans, correspond précisément au « bas du bas » de la courbe. Je m’accroche donc fermement à l’espoir de faire des progrès dans les décennies à venir !
Mais méfions-nous des récits trop angéliques. À force de vouloir corriger des décennies de dévalorisation des femmes vieillissantes, on risque de créer une nouvelle injonction, celle du vieillissement réussi, épanoui, libéré, presque héroïque.
Or le vieillissement sera d’autant mieux vécu qu’on évitera de créer des attentes démesurées et irréalistes. Cela me fait penser à la grossesse. On m’avait tellement vendu la période « exceptionnelle », le boost hormonal, la plénitude… que la chute a été brutale. Chez moi, la plénitude de grossesse n’est jamais venue. J’aurais préféré ne pas l’attendre.
Ne faisons pas la même chose avec le vieillissement. Oui, il peut y avoir des aspects positifs. Oui, certaines choses s’améliorent. Oui, on peut gagner en liberté, en lucidité, en stabilité. Mais non, on ne devient pas une super-héroïne. Et il y a beaucoup de difficultés. Il y a des jours « avec » et des jours « sans ».
Ne remplaçons pas une norme par une autre en nous imposant non seulement de vieillir (car l’alternative ne séduit personne) mais aussi de « bien vieillir » et de transformer chaque épreuve en « opportunité de croissance ».
Si le bonheur est dans l’écart entre les attentes et le vécu, évitons les attentes délirantes et lâchons-nous la grappe ! Vieillir, même « mal », c’est déjà une victoire…



