Vieilles en puissance : Pourquoi il faut parler d'argent ET d'âge
Article VEP #7
En 2026, les « Vieilles en puissance », reprennent du service avec une série d’articles consacrés aux sujets qui nous tiennent à cœur : les femmes et l’argent, l’âgisme, le travail, la culture et l’art.
Que vous nous lisiez pour la première fois ou si vous nous suiviez depuis le début, le texte de cette newsletter est une invitation à comprendre pourquoi le croisement entre le genre, l’argent et l’âge est un sujet majeur. Le projet Vieilles en puissance est né d’un constat simple mais brutal : vieillir coûte cher aux femmes. « En puissance », cela signifie à la fois que nous sommes vieilles « en devenir », en transformation permanente, mais aussi que nous voudrions être puissantes financièrement, en vieillissant.
L’origine d’une prise de conscience : Le coût de la séniorité
Tout a commencé avec une question : quel est le coût réel d’être une femme de plus de 45 ans en France ? Avec la Fondation des femmes, nous avons documenté la réponse dans une note intitulée Le coût de la séniorité des femmes, publiée par l’Observatoire de l’émancipation économique des femmes. Les chiffres sont vertigineux. Entre 40 et 60 ans, à chaque fois qu’une femme souffle une bougie, elle perd en moyenne 7 862 € par an par rapport aux hommes de son âge. Sur vingt ans, le manque à gagner total s’élève à 157 245 €. C’est ce que nous appelons le coût du sexisme et de l’âgisme cumulés.
👉 Lire la note de l’Observatoire de l’émancipation économique des femmes.
Pourquoi faut-il parler davantage d’argent quand on avance en âge ? Parce que plus nous vieillissons, plus l’écart se creuse. Si à 40 ans les différences de revenus sont déjà présentes, elles explosent après 50 ans pour atteindre 27,2 % d’écart. Pour les femmes salariées du privé, la perte d’opportunité grimpe à 159 000 €.
Un sujet de société, pas seulement d’éducation financière
On nous dit souvent que les femmes doivent mieux apprendre à gérer leur budget ou à investir. C’est vrai, et c’est un outil d’émancipation formidable. Mais le problème est avant tout sociétal. L’appauvrissement des femmes en vieillissant n’est pas une fatalité individuelle, c’est le résultat du poids invisible du “care”, l’ensemble du travail de soin aux autres que les femmes effectuent de manière non rémunérée.
À la mi-vie, elles deviennent la « génération sandwich » : elles sont prises en étau entre leurs enfants qui grandissent, leurs propres parents qui vieillissent et deviennent dépendants, et parfois leurs petits-enfants. L’aidance a un coût direct sur la carrière : 41 % des femmes aidantes refusent des opportunités professionnelles et 43 % doivent même arrêter de travailler. Ce travail gratuit, indispensable à la société, n’est jamais comptabilisé pour la retraite. On estime par exemple que les grands-mères offrent 23 millions d’heures de garde d’enfants chaque semaine. C’est autant de temps et d’énergie qui ne sont pas consacrés à des activités rémunérées. Oui, c’est aussi du plaisir et de l’amour, mais cela ne veut pas dire que cela n’a pas d’impact sur les finances personnelles, ni que ce plaisir et cet amour sont distribués de manière égalitaire entre les femmes et les hommes.
Sur le marché du travail, les femmes se heurtent dès 45 ans à une double peine : le sexisme et l’âgisme. Dans le monde de l’entreprise, on est considéré comme « senior » beaucoup trop tôt. Pour une femme, cela signifie souvent devenir de plus en plus invisible. 47 % des cabinets de recrutement avouent qu’il est difficile de « placer » une femme de plus de 45 ans chez leurs clients. Les carrières féminines sont plus hachées par la maternité ou les pauses familiales, ce qui crée des « trous dans le CV » que les recruteurs pénalisent lourdement. Elles stagnent donc dans des postes moins qualifiés que leurs collègues masculins, et leur rémunération plafonne pendant que celle des hommes continue de grimper.
Évidemment, il y a des femmes qui font des carrières complètes et « réussissent » professionnellement, même en vieillsant. D’ailleurs, fort heureusement, le succès des femmes de la génération du baby boom a permis de réduire considérablement l’écart femmes-hommes à la retraite. Mais ce progrès masque des inégalités croissantes entre femmes. Pour chaque femme qui « réussit », il y en a une au moins qui se heurte à des épreuves de la vie qui vont compromettre sa capacité à gagner de l’argent. L’écart-type, c’est-à-dire la moyenne des écarts par rapport à la moyenne, est énorme.
La santé, cet angle mort qui coûte cher
Parler d’argent à 50 ans, c’est aussi parler de notre corps. La ménopause reste un immense tabou professionnel. Pourtant, elle touche la moitié des femmes de plus de 45 ans. Il existe une « pénalité de la ménopause » : les femmes subissent en moyenne une baisse de revenus dans les années qui suivent le diagnostic, car leurs symptômes (fatigue, troubles du sommeil, dépression) ne sont pas pris en compte par les employeurs.
👉 Lire notre newsletter « Ménopause et travail : comme un poisson dans l’eau »
De plus, le travail use physiquement les femmes de manière invisible. Dans les métiers du soin ou du nettoyage, les accidents du travail ont augmenté de 40 % chez les femmes entre 2001 et 2019, alors qu’ils baissaient chez les hommes. Cette santé dégradée force souvent un départ prématuré vers l’inactivité. Elles développent trop souvent des troubles musculo-squelettiques (TMS), notamment dans les métiers du soin où elles sont majoritaires. Mais en règle générale, la pénibilité de ce qu’elles font est largement sous-estimée.
La « zone grise » et la bombe sociale de la retraite
Le risque ultime, c’est de finir sa vie dans la précarité. Aujourd’hui, 70 % des retraités pauvres sont des femmes. Avant même la retraite, beaucoup de femmes tombent dans une « zone grise » : elles ne sont ni en emploi, ni en retraite (NER), trop âgées pour retrouver un travail après un licenciement ou une maladie, mais trop jeunes pour toucher leur pension. En France, 60 % des personnes dans cette situation sont des femmes, et un tiers d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté.
Les accidents et épreuves de la vie aggravent tout. Le nombre de divorces chez les plus de 50 ans a doublé en trente ans. Or, après une séparation, les femmes subissent une perte de niveau de vie de 22 %, contre seulement 3 % pour les hommes. Sans patrimoine propre (car elles ont souvent payé les dépenses courantes comme les courses pendant que leur conjoint investissait dans l’immobilier), elles se retrouvent démunies au moment où elles sont le plus fragiles.
Pourquoi Vieilles en puissance
Face à ce constat angoissant, nous avons lancé Vieilles en puissance pour nous faire du bien, parler des sujets importants, bien sûr, mais aussi faire communauté, rendre visible, réconforter, « empouvoirer ».
En devenir : Parce que la mi-vie est un moment de grande clarté et d’expérience. Nous avons encore la moitié de notre vie à vivre et nous voulons en faire la meilleure partie. Beaucoup de femmes disent vivre la mi-vie comme un moment de libération et de force. Rendre visible la force et la beauté des femmes qui vieillissent, c’est un chantier culturel de grande importance, qui nous réjouit infiniment. Parce que nous aimons les « vieilles » !
Puissantes financièrement : Parce que l’indépendance économique est le socle de toutes les libertés. Nous devons apprendre à discuter avec notre « moi futur » pour protéger nos droits et notre sécurité. Parler d’argent simplement, parler de travail, de care, des épreuves de la vie et des enjeux politiques et sociétaux qui concernent les femmes qui vieillissent, c’est nous mettre dans une logique d’action.
Ce n’est pas seulement un combat pour nous-mêmes, mais aussi pour les plus jeunes. Comment les femmes de 30 ans peuvent-elles se projeter sereinement si elles ne voient que des modèles de femmes mûres invisibilisées ou précaires ? Les jeunes ont besoin des vieilles pour avancer dans la vie.
👉 Lire « Les vieilles et les poupées russes »
👉 Lire « Si les hommes lisaient comme les vieilles, le monde irait mieux »
Notre série de podcasts et nos articles
Pour approfondir ces sujets, nous vous invitons à (ré)écouter notre série de podcasts. Nous y donnons la parole à des expertes, des économistes et des femmes qui racontent leur parcours. Nous y parlons de la « génération sandwich », de la ménopause, du travail gratuit, mais aussi de solutions pour reprendre le pouvoir sur son argent et sa vie.
L’argent des femmes est un vaste sujet qui inspire aujourd’hui de nombreux médias, et c’est génial. Mais n’oublions jamais que parler d’argent au féminin, c’est forcément s’intéresser à l’âge. Car c’est là, dans ce croisement, que se joue notre véritable émancipation.
Nous voulons apporter notre pierre en continuant de publier des textes et des dessins. Et en reprenant les podcasts une saison prochaine. Rejoignez-nous !



